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Le libre choix de l'école

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Entre contraintes et liberté

En Suisse, la majorité des enfants sont scolarisés au plus proche de leur lieu d'établissement. Dans certains pays, tel n'est pas le cas. Aux Royaume-Uni et en Belgique par exemple, les parents peuvent décider quelle forme d'éducation ils désirent donner à leurs bambins en choisissant librement leur école. Si l'idée paraît séduisante, elle suscite non seulement bon nombre de questions sur le système éducatif mais interroge aussi notre société tout entière. Le chercheur en sociologie de l'éducation à l'Université de Lausanne, Guillaume Ruiz, auteur d'un travail universitaire sur le sujet, nous aide à y voir plus clair.

Quelles formes peut prendre le libre choix de l'école?

Il existe plusieurs modèles de libre choix scolaire qui se répartissent entre une absence complète de choix comme au Japon à une liberté de choix totale comme c'est le cas au Royaume-Uni ou en Belgique. Entre deux, on trouve, bien que cette catégorisation puisse se discuter, trois modèles. Le premier est celui de la carte scolaire tel que nous le connaissons en Suisse : les enfants sont assignés dans l'établissement scolaire le plus proche géographiquement du lieu de domicile et des dérogations justifiées sont possibles. Dans d'autres pays, et c'est le cas de la Finlande, les parents ont la possibilité de choisir un établissement autre que celui désigné par les pouvoirs publics. Enfin, certains pays comme la Suède ou la Bulgarie offrent une liberté de choix qui reste cependant régulée par les pouvoirs publics. Cette diversité découle ainsi en grande partie de tous ces contextes culturels et historiques différents. Si je précise ceci c'est pour mentionner que les arguments qui ont été mis en avant pour les justifier ne sont donc pas les mêmes partout.

Quels sont les arguments en faveur du libre choix de l'école?

En schématisant un peu, on peut repérer deux types d'arguments pour appuyer l'instauration du libre choix scolaire.

Le premier type est plutôt d'ordre socioculturel. Dans certains pays, comme les Pays-Bas, il est considéré que c'est de la responsabilité de la famille de s'occuper au mieux de l'éducation des enfants. Ceci a donc poussé les autorités à leur laisser le choix total afin qu'elles puissent exercer pleinement leur rôle en matière d'éducation. C'est le cas aussi en Belgique où le libre choix a été très tôt mis en place pour permettre au parents de choisir entre les écoles étatiques et les écoles catholiques et apaiser les tensions entre ces deux réseaux d'éducation.

La seconde famille d'arguments, beaucoup plus récente, est liée à l'arrivée d'une pensée néolibérale, dès les années 1980, qui veut remplacer la gestion étatique, jugée inefficace, par un modèle calqué sur le fonctionnement du marché économique. Parmi ces arguments, on trouve la mise en concurrence des écoles, portée par les économistes, qui permettrait de gagner en efficacité. Ensuite, on estime que le libre choix garantirait mieux l'égalité de traitement en ouvrant l'accès des meilleurs établissements publics et privés (qui se trouvent plutôt dans les quartiers favorisés) à toutes les couches de la société. Enfin, certains parents notamment estiment que le choix est tout simplement un droit et que, dans un état démocratique, l'imposition de la carte scolaire constitue donc une forme de paradoxe.

Concernant la Suisse, c'est, notamment, à l'initiative du Lobby Parents Suisse que la question du libre choix scolaire a pris de l'ampleur. Une ampleur telle que, le 30 novembre 2008, les habitants du canton de Bâle-Campagne ont voté sur une possible introduction du modèle (rejetée à 79.2%). Les arguments étaient alors les suivants : garantir l'accès aux écoles privées à tous, diversifier l'offre pédagogique, répartir le pouvoir entre les différents acteurs du champ scolaire, mettre en concurrence des établissements scolaires pour plus d'efficacité et les autonomiser.

Tous ces arguments se vérifient-ils dans la pratique?

En réalité, les effets du modèle du libre choix scolaire semblent contrastés. Si certaines études soulignent que la mise en concurrence des établissements scolaires aurait un impact positif sur les résultats scolaires, d'autres en arrivent à la conclusion tout à fait inverse. En raison de la diversité des modèles de libre choix ainsi que des contextes qui les ont vu émerger, il est donc très difficile de dresser un constat général. Quelques tendances se dégagent toutefois. D'abord, tous les parents ne s'investissent pas de la même manière pour choisir l'établissement scolaire. En effet, ce sont pour différents types de raisons, davantage les parents des milieux favorisés qui investissent les possibilités de choix. Ensuite, et ceci constitue l'une de ces raisons, la ségrégation semble tout de même se renforcer parce que selon le niveau socio-économique, on n'a pas accès aux mêmes informations, ce qui permet aux familles favorisées de faire des choix mieux informés que les autres. Concernant la diversification des programmes pédagogiques, certaines études ont montré que la concurrence visant à encourager les écoles à se démarquer les unes des autres ne les poussaient pas tant à proposer des styles pédagogiques innovants qu'à les uniformiser pour se rapprocher le plus possible de ceux des écoles privées élitistes. Enfin, certaines études ont également mis en avant que le libre choix aurait pour conséquence l'augmentation des coûts des systèmes scolaires.

Le libre choix de l'école entraîne-t-il une amélioration du niveau scolaire?

Si on parle du niveau scolaire des élèves, les conclusions des études menées à ce sujet sont contrastées et dépendent à la fois des contextes dans lesquels elles ont été menées et des méthodologies de travail des chercheurs qui les ont conduites. Il est donc impossible de donner une réponse toute ronde. Deux choses sont, par contre, sûres. D'abord, on ne peut pas affirmer que le modèle du libre choix entraîne bel et bien une amélioration globale des résultats des élèves. Ensuite, toutes les études montrent que l'hétérogénéité de niveaux au sein des classes est plus favorable à l'égalité et ne porte pas préjudice aux élèves jugés excellents. Or le libre choix a, dans certains contextes, tendance à homogénéiser les niveaux, isolant les meilleurs dans certaines classes et les moins bons dans d'autres.

Ce système n'engendre-t-il pas une forme de marchandisation de la formation?

Vous touchez là à un point central. Mais je dirais plutôt qu'au lieu de l'engendrer, le libre choix peut plutôt être considéré comme une des conséquences de la marchandisation de la formation. Tout d'abord, précisons ce qu'est la marchandisation. On peut simplement la définir comme un processus visant à insuffler dans une activité sociale non seulement le fonctionnement mais aussi les valeurs du secteur marchand. Dans le monde de l'éducation et de la formation, cette marchandisation est donc bien entendu encouragée par le monde économique, qui y voit là un marché juteux (il n'y a qu'à voir l'explosion ces dernières années de ressources proposées par des organismes privés offrant cours de soutien, manuels d'appui, etc.) dans cette nouvelle économie de la connaissance portée notamment par l'OCDE depuis le milieu des années 1990. Mais pas seulement. C'est également le monde politique qui y participe en traitant les questions publiques de plus en plus à l'aide de méthodes de gestion issues du secteur privé. C'est ce qu'on appelle «la nouvelle gestion publique». Dans ce contexte, le modèle du libre choix, avec sa mise en concurrence des écoles pour plus d'efficacité, voire d'efficience, et son respect des libertés individuelles s'inscrit parfaitement dans cette nouvelle vision économique de l'éducation tant au niveau du fonctionnement que des valeurs véhiculées.

L'absence de libre choix de l'école ne favorise-t-il pas, paradoxalement, les familles plus aisées?

Il est vrai que le modèle de la carte scolaire favorise, dans une certaine mesure, lui aussi cette population. Dès lors que votre enfant doit être scolarisé dans l'établissement le plus proche, ce n'est pas la même chose d'habiter un quartier défavorisé ou favorisé. De plus, dans ce modèle-ci, seules les familles possédant un certain capital économique peuvent se permettre de contourner cette assignation, soit en plaçant l'enfant en école privée, soit carrément en déménageant.

Et qu'en est-il de la ghettoïsation des quartiers que le libre choix scolaire entraîne?

Je ne suis de loin pas sûr que les quartiers se « ghettoïsent » parce que l'école en leur sein s'affaiblit. Ce mot, très fort et discutable que l'on retrouve plus dans la littérature française, renvoie plutôt à certaines écoles qui voient émerger un phénomène de renforcement des problèmes scolaires en leur sein. En France, c'est presque uniquement dans le cas des établissements déjà bénéficiaires de mesures d'aides particulières comme les collèges « Ambition Réussite » et qui sont situés dans des zones défavorisées, qu'un phénomène de « ghettoïsation » s'installe puisqu'avec le passage au libre choix, ils sont confrontés à une homogénéisation de leur public jugé difficile. On peut par ailleurs se demander pourquoi ces phénomènes se renforcent puisque tout le monde à la possibilité de faire un choix et d'envoyer leurs enfants vers des meilleures écoles? Et bien, une première piste de réponse peut nous être suggérée par une étude menée en Angleterre. Selon cette dernière, 75% des familles n'ont pas considéré plus d'une école pour faire leur choix. Ce qui revient à dire qu'ils n'ont pas vraiment comparé plusieurs établissements scolaires en terme d'efficacité mais qu'ils ont plutôt privilégié des variables pratiques comme la distance entre l'école et la maison ou entre l'école et le lieu de travail d'un ou des parents. Ceux qui ont considéré plusieurs écoles, et les recherches sont relativement unanimes à ce sujet, sont plutôt les familles aisées et instruites, ce qui a donc tendance à accentuer la polarisation puisqu'ils ont ainsi terminé d'accaparer les places dans les meilleurs écoles pour leurs enfants.

Quels sont les autres effets pervers du libre choix de l'école?

Les impensés de ce modèle sont en effet nombreux. D'abord le modèle du libre choix repose sur la théorie du choix rationnel, qui stipule que les individus font toujours le meilleur choix selon un calcul coût/bénéfice. Dans le cas présent, on escompte donc que les parents placeront leurs enfants dans les meilleurs établissements scolaires qui seront classés, chaque année, du meilleur au pire, ce qui fera jouer la concurrence, poussant alors la qualité du système vers le haut. La réalité prouve que même si les personnes arrivent à faire le meilleur choix rationnel possible en ayant mis de côté leur subjectivité et leurs émotions, celui-ci ne va pas forcément dans le sens attendu, comme ces parents choisissant par commodité l'école la plus proche de leur lieu de travail. Par ailleurs, selon des études conduites en Hollande où la liberté de choix est totale, ce modèle favoriserait une ségrégation ethnique, ce qui ne va donc pas sans mettre à mal les objectifs d'intégration sociale que se fixe l'école. Un autre problème émerge dès lors que l'on prend en compte la distinction ville / campagne. En effet, si le choix au sein des villes est facilité par le nombre d'établissements dans un rayon relativement proche du domicile, il en va autrement dans les campagnes où des (frais de) déplacements conséquents sont à prévoir pour les familles qui feraient le choix de scolariser leurs enfants dans une autre école que celle du village (pour autant qu'il en soit pourvu). Le « temps perdu » dans les déplacements, la fatigue pour les enfants en raison de journées rallongées et l'impact sur l'organisation quotidienne de la famille risquent de peser plus lourd dans la balance du choix que la qualité de l'école. Dans un autre registre, et dans le cas d'un modèle où la concurrence entre établissements scolaires battrait son plein en Suisse, générant chaque année des flux de « clients » comme chez les assureurs, les communes se trouveraient alors confrontées à de nombreux problèmes organisationnels qui auront des coûts sur l'éducation. Les communes « receveuses » d'élèves devraient construire de nouvelles infrastructures tout en restant dans le doute sur les moyens à engager puisque le flux d'élèves serait variable d'année en année. Quant aux communes « donneuses » d'élèves, elles se retrouveraient, elles, face à des problèmes liés à l'amortissement de leurs infrastructures scolaires. Pour conclure, un des effets qui n'est jamais pris en compte par les concepteurs de ce modèle touche directement au bien-être et au développement personnel de l'enfant. Si ce dernier est souvent amené à changer d'école pour toujours se trouver dans l'un des établissement les mieux cotés, il sera fréquemment amené à consacrer du temps et de l'énergie à refaire son réseau social. Le coût émotionnel est donc important pour lui, or c'est plutôt de stabilité à ce niveau-là que les enfants ont besoin pour s'épanouir.

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