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«Protéger l'enfance, l'affaire de tous»

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Entretien avec Jean Zermatten, fondateur et directeur de l'Institut international des Droits de l'Enfant (IDE), qui va bientôt souffler ses vingt bougies.

Pourquoi avoir fondé l'Institut international des Droits de l'Enfant, il y a près de vingt ans?

En réponse, principalement, à la création de la Convention internationale des droits de l'enfant, conçue en 1989 par l'ONU. A la base de notre démarche: le désir de diffuser cette charte et de sensibiliser le public aux droits de l'enfant. A cela s'ajoute, la volonté d'en savoir plus sur la convention en créant une équipe interdisciplinaire qui l'étudie.

Quelles évolutions a connu l'institut depuis sa création en 1995?

L'IDE a connu trois phases successives.

Depuis sa création jusqu'aux années 2000, le travail de l'organisation reposait, essentiellement, sur la mise sur pied de séminaires visant à expliquer et à diffuser dans le monde entier la Convention. Le chapitre « traductions de la charte » nous a aussi beaucoup occupé.

De 2000 à 2005 voire 2007, nous avons concentré nos efforts sur le développement du site internet de l'institution. Nous avons ainsi créé un centre de documentation virtuel contenant les textes législatifs d'une centaine de pays.

Du milieu des années 2000 à aujourd'hui, nous avons concentré notre attention sur la sensibilisation et la formation. En 2002, nous avons créé le Master interdisciplinaire en droits de l'enfant, unique formation au monde centrée sur la Convention internationale des droits de l'enfant. Nous avons aussi mis sur pied de nouveaux cursus destinés aux professionnels du terrain, notamment, en médiation pénale, pédagogique et familiale. Enfin, nous avons étayé notre offre de formations en dehors de la Suisse.

Quels sont les principaux défis à venir de l'IDE?

Nous souhaitons développer encore plus nos cursus formatifs à l'étranger. Actuellement, nous avons mis sur pied trois formations au Népal, en Afrique de l'Ouest et en Chine que nous désirons consolider. Nos principaux partenaires à l'étranger? Les organisations internationales intergouvernementales (OIG) comme par exemple l'UNICEF et Save the Children. Ces dernières sont très demandeuses en matière d'éducation aux droits de l'enfant.

Quels sont les autres champs d'action de l'IDE?

Organisme de recherche, l'IDE fournit principalement du matériel didactique destiné au secteur public et privé (ONG). De ce fait, nous jouons un rôle de pourvoyeur d'informations et de passeur de connaissances. Le matériau que nous produisons concerne tant un public aguerri que novice en matière de droits de l'enfant. Ainsi publications scientifiques, livres généralistes et documentaires sur une thématique plus spécifique comme par exemple les mutilations génitales se côtoient.

Nous sommes également actifs dans le monde des médias: participation à des émissions radio, TV et rédaction d'articles. Nous organisons aussi des actions de sensibilisation comme par exemple des spectacles, des conférences et des tables rondes. A l'occasion des 10 ans de l'IDE, nous avons organisé un grand festival dédié aux droits de l'enfant à Martigny (VS).

Au niveau suisse, quels sont les principaux droits de l'enfant bafoués?

Sur sol helvétique, aucun droit de l'enfant n'est formellement piétiné. Cela ne veut pas dire que notre pays ne connaît aucun problème en matière d'égalité de traitement.

Un premier écueil réside dans le fédéralisme qui créé des inégalités sur le plan de l'éducation et de la santé notamment. Suivant l'endroit dans lequel il vit, un enfant ne sera pas traité de la même manière qu'un autre. Cela pose la question de la prise en charge des problématiques liées aux droits de l'enfant par les instances décisionnelles. Or, pour l'instant, les droits de l'enfant ne semblent pas inscrits à l'agenda politique de la Suisse, ce qui est regrettable.

Le second problème qui touche notre pays est lié aux enfants migrants non accompagnés de leurs parents. Ces derniers n'ont souvent pas accès à l'éducation et sont parfois enfermés ce qui n'est pas nécessaire.

La violence infantile constitue une difficulté supplémentaire. Or nous ne disposons que peu de données sur ce sujet. Il en va de même pour la thématique plus large des droits de l'enfant.

Dans plusieurs endroits du monde, le débat sur la fessée fait rage. Cette dernière est même interdite dans certains pays nordiques. La fessée, un châtiment corporel à bannir? Qu'en pensez-vous?

Plutôt que de fessée, je parlerais de châtiment corporel. L'IDE s'oppose à toute forme de mauvais traitement qu'il soit physique ou psychologique. Ne pas adresser la parole à un enfant constitue clairement une forme de maltraitance.

Au niveau de la fessée, la Suisse ne l'interdit pas. Et, au risque de me faire taper sur les doigts (rires), je trouve cela regrettable. Ce que l'on ne fait pas à son semblable, on ne le fait pas à un plus petit que soi. Or, à ma connaissance, on ne donne pas de fessées aux adultes donc pourquoi recourir à ce châtiment sur un enfant?

A l'heure de l'enfant roi, ne doit-on pas aussi parler de devoirs liés à l'enfant et non uniquement de leurs droits?

La Convention internationale des droits de l'enfant n'a pas inventé le concept d'enfant roi - je parlerais d'ailleurs plutôt d'enfants tyrans. Au contraire, cette dernière édicte des droits qui impliquent des devoirs pour l'enfant dont celui de respecter l'adulte et ses pairs. L'enfant tyran résulte d'une dérive éducative des adultes.

Pourquoi avoir institué une convention propre aux enfants, la déclaration universelle des droits de l'homme qui s'applique à tout être humain ne suffisait-elle pas?

Non, car elle ne traite pas des droits spécifiques aux enfants comme, par exemples, celui de ne pas être séparé de ses parents - sous réserve de mauvais traitements - et d'être entendu sur le plan juridique. La déclaration universelle des droits humains ne prend, en effet, pas en considération les libertés et droits civils des enfants comme l'enregistrement à la naissance qui fait du bébé une personnalité juridique, c'est-à-dire une personne à part entière. D'où l'intérêt d'une charte à caractère contraignant: la Convention internationale des droits de l'enfant.

La Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant (CDE) a fêté ses 20 ans en 2009, quels progrès au niveau de l'application de cette convention?

Les progrès sont spectaculaires. A ce jour, 193 pays l'ont ratifiée. La convention a permis de placer l'enfant au coeur des préoccupations politiques de nombreux Etats. La conception de l'enfance s'est aussi grandement modifiée: de l'« enfant objet », nous sommes passés à « l'enfant sujet de droits ». Ce changement de paradigme a contribué à une meilleure protection des mineurs. De nombreux pays ont en effet créé une législation propre à l'enfance.

Autre effet positif: les plans d'action et les programmes de sensibilisation se sont multipliés. Sans oublier la naissance de nouvelles structures étatiques visant à mieux protéger les enfants: créations de ministères, d'office de protection des mineurs...

Sur quels problèmes bute l'application de la convention?

Un premier problème réside dans le manque de spécialistes. Si cela n'est pas le cas pour la Suisse, de nombreux pays sont en manque d'experts en droits de l'enfant. De plus, ces derniers doivent s'impliquer aux endroits même où vivent les mineurs donc à un niveau local. Or à ce degré, le déficit de professionnels sur le terrain est criant.

A cela s'ajoute un manque de temps et de moyens financiers. La crise économique actuelle n'incite pas les Etats à jouer une politique active en faveur de l'enfance. En période de récession, les coupes budgétaires se font en premier lieu sur le dos des femmes et des enfants.

Grande puissance mondiale, les USA n'ont toujours pas ratifié la Convention des droits de l'enfant. Sans la caution de cet Etat, la crédibilité de la convention n'est-elle pas remise en doute par certains pays?

Non, car, bien qu'ils ne l'aient pas signée, les Etats-Unis respectent la Convention dans ses grandes lignes. A terme, ils seront de toute manière amenés à la ratifier.

Justement, pourquoi ne l'ont-ils pas encore signée?

A l'instar d'autres pays non signataires, pour des raisons essentiellement idéologiques. D'aucun pense, en effet, qu'accorder des droits aux enfants affaiblit l'autorité parentale. Ce qui est bien sûr une aberration.

L'une des missions de la convention est la sensibilisation de l'opinion publique, comment le faire concrètement?

Il incombe aux Etats de le faire en la traduisant dans leurs langues et en la diffusant par le biais de l'école par exemple. A ce sujet, en Suisse, nous sommes à la traîne car les droits de l'enfants ne sont ni enseignés au niveau primaire ni au niveau de la formation des maîtres. Des initiatives individuelles existent certes mais la sensibilisation aux droits de l'enfant n'est pas inscrite au programme d'Harmos (ndlr: programme d'harmonisation des plans d'études romands).

Finalement, qu'est-ce qui pousse les Etats à respecter cette convention? Quels sont les moyens de pression pour la faire respecter?

Cette déclaration est basée sur la bonne foi des pays qui l'ont ratifié et se sont engagés par contrat à la respecter. Hormis les comités de recours, il n'y a aucun moyen de pression. Bien sûr les régions qui ne respectent pas les droits des plus faibles, c'est-à-dire des enfants, n'aiment pas être épinglées par la communauté internationale. Et cela est d'autant plus vrai sur le plan sanitaire.

Un dernier message à faire passer aux lecteurs?

Protéger l'enfance est l'affaire de tous et pas uniquement des grands de ce monde pour la simple et bonne raison que nous avons tous été, un jour, un enfant.


Bio express

Fils de l'écrivain Maurice Zermatten, Jean Zermatten est né le 2 mars 1948 à Sion. Après des études de droit, il est nommé juge ad hoc à la Chambre pénale des mineurs de Fribourg. Entre 1980 et 2005, il est Président du tribunal des mineurs du canton du Valais. En 1995, il fonde l'Institut international des Droits de l'Enfant qu'il dirige encore actuellement. Une décennie plus tard, il obtient le titre de Docteur Honoris Causa de l'Université de Fribourg. Depuis 2010, l'ancien juge des mineurs préside le Comité des Droits de l'enfant de l'ONU.


La Convention des droits de l'enfant

Aussi appelée Convention internationale des droits de l'enfant (CIDE), la Convention relative aux droits de l'enfant a été rédigée par l'ONU en 1989. Il s'agit d'un traité international visant à reconnaître et protéger les droits de l'enfant. Parmi tous les Etats du monde, seuls les États-Unis, la Somalie et le Soudan du Sud n'ont pas encore ratifié ce traité.


Sortir des sentiers battus

L'IDE est né en mai 1995 à Sion (Valais). Il a vu le jour grâce à la collaboration de deux partenaires: l'Association Internationale des Magistrats de la Jeunesse et de la Famille (AIMJF) et l'Institut Universitaire Kurt Bösch (IUKB). L'IDE est d'ailleurs situé dans les locaux de l'IUKB à Sion. Son Directeur actuel, M. Jean Zermatten, est l'un des membres fondateurs de l'IDE.

Depuis 2005, l'Institut propose une promenade originale et instructive, le «Sentier des Droits de l'Enfant» Situé à côté des locaux de l'IDE, le chemin a été inauguré à l'occasion des dix ans de l'établissement. La balade invite promeneurs - enfants ou adultes - à (re)découvrir, en pleine nature, les droits de l'Enfant.

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